J’avais écrit un article il y a quelques mois pour le journal “Les Infos”. Le temps faisant son œuvre, je me permets de vous le proposer à nouveau ici en ayant proposé quelques modifications et surtout afin de le soumettre à commentaires et débats. Merci à tous de votre attention.
Je résiste à tout, sauf à la tentation.
Oscar Wilde

Les belles langueurs océanes du lagon calédonien n’y changent rien: la tendance mondiale à l’urbanisation touche la Nouvelle-Calédonie de plein fouet. Cette logique entraîne la concentration toujours plus grande d’individus dans des espaces urbains qui prennent des formes de plus en plus étalées à travers des quartiers toujours plus spécialisés avec des banlieues résidentielles d’une part, et des zones commerciales et industrielles d’autre part. Ce mécanisme présente quelques conséquences négatives, dont la plus visible, pour les usagers, réside dans le phénomène de la congestion urbaine : les bouchons. Il n’est donc pas étonnant que ces bouchons deviennent une préoccupation centrale de la population calédonienne au point que Les Nouvelles Calédoniennes s’intéressent au sujet et enquêtent sur les solutions possibles. Parmi les propositions du quotidien, il en est une qui retient tout particulièrement mon attention, non pas parce que je m’étonne que les journalistes des Nouvelles Calédoniennes affirment que le giratoire de Mageco, en “terminus d’une quatre voies” est un non sens, peut-être faudrait-il les inviter à voyager dans diverses villes d’Europe ou d’Amérique, mais parce que ce carrefour occupe effectivement une place stratégique dans le système de déplacements actuel du Grand Nouméa et que sa réfection n’est pas que l’affaire de technique et de spécialistes mais d’une vision de l’agglomération à moyen et long terme, d’une vision qui doit être réfléchie avec la population.
Commençons par purger la question purement technique de la construction d’un autopont, et en particulier l’indécision relative aux études de trafic. Un bon exemple de cette indécision est l’étude d’un cas célèbre dans le microcosme des spécialistes en trafic routier, celui de San Francisco. Après le séisme de 1995 qui a vu la destruction partielle d’une autoroute importante du réseau de voies de la ville, les experts américains en trafic routier, qui sont dans le domaine la référence mondiale, étaient très pessimistes sur les conditions de circulation dans l’agglomération de la cité californienne. Tous leurs modèles conduisaient à une thrombose généralisée de la métropole. Pourtant, les relevés sur le terrain n’ont montré aucune augmentation de la congestion: preuve de la limite des modèles sur la question de la congestion, et plus encore du bon sens populaire dans ce domaine. Ainsi, si la construction d’un autopont au carrefour Mageco peut sembler pour la population et les élus de la mairie de Nouméa une solution technique évidente à la congestion, peut-être n’en est-il rien.
Voici deux raisons importantes qui peuvent en effet laisser à penser que cette solution miracle n’en est pas une:
. Si le rond-point de Mageco bloque la circulation sur la VDO, il permet le bon fonctionnement des carrefours à l’aval, à Patch, et sur le quai Jules Ferry. Il serait donc judicieux de vérifier qu’une fois ce blocage enlevé, la congestion ne se reporte pas à l’aval, ce qui aurait pour effet de paralyser tout le centre-ville, et les autres accès à ce dernier. Finalement, la congestion n’est-elle pas préférable sur la VDO qu’en ville ?
. Il est très fréquent qu’à la construction d’une nouvelle infrastructure de type autopont le gain en matière de congestion du réseau soit bien moindre que celui escompté. Pourquoi ? Du fait des trafics induits et des déplacements générés par le gain de capacité offert par la nouvelle infrastructure: ce gain crée ainsi une sorte d’appel d’air qui resature immédiatement le réseau. Ainsi, la collectivité dépense sans succès des sommes considérables pour améliorer les conditions de trafic de la population.
Mais le débat technique ne doit pas occulter un autre débat à mon sens bien plus important et qui concerne la construction à Nouméa d’une ville offrant aux générations futures une qualité de vie élevée. La construction d’une infrastructure de l’acabit d’un autopont marque en effet pour de longues décennies un quartier et même une ville. La ville de Nouméa, dont l’entrée ne saurait se situer à Patch, comme voudraient nous le faire croire les élus de la Ville, mais à Rivière Salée, voire à Normandie, suivant la voie que nous parcourons, est déjà très fortement entaillée par une voie express qui pénètre jusqu’en son sein. Il faut savoir que cette situation est pour le moins inhabituelle en Europe, où la forme concentrique des villes conduit plutôt à avoir des rocades et des périphériques qui s’ouvrent sur une multitude de boulevard urbain entrant dans la ville. En revanche, cette situation est commune dans les villes américaines et s’explique doublement: par la forte pression de l’industrie automobile, et de General Motors en particulier, et par la volonté de l’état fédéral d’assurer une évacuation rapide des villes en pleine période de guerre froide. Mais devant les désagréments de ces autoroutes urbaines, qui déprécient l’image des villes et leur qualité de vie, créent des effets de coupures néfastes entre les quartiers et occupent des espaces à fort intérêt commercial et industriel, des villes comme Boston, Milwaukee, San Francisco ou Séoul s’évertuent à détruire ces infrastructures et à construire à leur place des boulevards urbains et des systèmes de transports collectifs efficaces et modernes. Le parallèle avec le Grand Nouméa et l’autopont de Mageco est tentant: faut-il construire aujourd’hui une infrastructure que nous aurons envie de détruire dans dix ans ? Les solutions aux problèmes actuels ne doivent pas être les fardeaux de demain.
D’autre part, la congestion urbaine, si elle est désagréable pour la population, mais il est du devoir de la collectivité de lui proposer des alternatives à la voiture, ne doit pas être crainte par les décideurs. Lorsque la population croît fortement en dehors de la ville la congestion permet une restructuration naturelle de la forme urbaine. En effet les entreprises souvent très réactives et soucieuses de l’efficacité de leurs employés. Elles ne tardent généralement pas à quitter le centre ville pour offrir à leurs employés de meilleures conditions de vie qui générera une meilleure productivité. Ce mécanisme permet un rééquilibrage des agglomérations et ne peut-être que souhaitable à Nouméa, où le centre-ville, le quartier latin et Ducos concentrent plus de 40% des emplois du Grand Nouméa. Ainsi, les villes de Dumbéa, du Mont-Dore et de Païta pourraient-elle se développer autrement qu’en cités-dortoirs de Nouméa et s’offrir une véritable identité, appuyée par des politiques volontaires de développement des transports publics. La collectivité se doit donc plutôt d’offrir des alternatives confortables et efficaces à la voiture plutôt que de vouloir chèrement lutter contre une congestion, à moyen terme inévitable. De plus la réduction de la dépendance à l’automobile, qui présente un nombre important de méfaits, particulièrement en termes de pollution atmosphérique, est un enjeu mondial majeur des villes du XXIème siècle. Faut-il, parce que nous vivons sur une île, vivre comme si le monde autour n’existait pas ?
Alors me direz-vous, cela conduit-il au déclin du centre-ville et à la mort de ses commerçants ? Au contraire, il s’agit de leur chance de survie: la performance du système automobile est à l’origine du développement des centre-commerciaux si douloureux aux commerces du centre-ville. Même si les gens viennent travailler à Nouméa, ils n’y consomment pas forcément, comme le montre l’instabilité du système commercial du centre-ville. Qu’on ne vienne plus au centre-ville de Nouméa pour travailler n’est pas important, pourvu qu’on y vienne pour ses loisirs. Cela demande de faire du centre-ville un espace agréable à vivre et à parcourir, avec des parcs, des places, des trottoirs aisément circulables, des parcours cyclistes, des terrasses de café, et…moins de voitures qui rendent le centre-ville insupportable.
Toutes ces raisons tendent donc à montrer que si la réalisation d’un autopont au rond-point de Mageco est de prime abord une évidence, son efficacité technique n’est pas avérée, et surtout, ses implications urbanistiques sur la qualité de vie à Nouméa, aujourd’hui mais surtout demain serait en tout point négatives. Un échangeur prolongerait en effet, pratiquement jusqu’au centre-ville, et pour longtemps, la cicatrice de la VDO sur le tissu urbain, et favoriserait la concentration des emplois dans le centre-ville, sans avantage pour la qualité de ce dernier, au détriment des autres communes de l’agglomération. La résolution des difficultés d’accès au centre-ville passent donc par d’autres solutions, en particulier la refonte complète de la mobilité urbaine du Grand Nouméa, sujet dont je reparlerai ici bientôt.
François SERVE

Je suis assez surpris que cet article ne génère pas de réaction. Il s’agit pourtant d’un vrai choix de société (la volonté de construire une ville soutenable) et d’argent public (un autopont à Mageco coûterait plusieurs centaines millions de francs, voire approcherait le milliard).
Bonjour François,
je suis super content de te retrouver sur ce blog. En effet, j’ai vu ton article dans les Infos et je mettais dit qu’il faudrait absolument qu’on se rencontre un de ces 4 pour en parler. Je suis très sensibilisé aux problèmes d’urbanisme et j’aimerais qu’on en parle. Peux-tu me mailer s.henocque@noumeaweb.com ou m’appeler 81 63 33, stp ?
Message à nos autres concitoyens : notre pays est trop beau et pas assez grand pour qu’on continue à y favoriser un développement horizontal de la ville, lié à la toute-puissance de la voiture. Allons nous refaire les erreurs de Los Angeles ou autres ?
Citoyennement,
Stéphane H.
Tout d’abord, merci pour votre blog que je trouve passionnant, qui nous concerne tous, et pour l’idée de ce journal collaboratif en ligne. Longue vie !
Je pense également qu’un autopont au rond-point de Mageco serait :
- premièrement, une horreur architecturale, située à l’entrée d’une ville où on est déjà accueilli par une usine métallurgique qui rejette fumées industrielles et autres acides sulfuriques dans le ciel (plus très bleu) du Pacifique…
- deuxièmement, probablement inefficace à résoudre les encombrements, puisque cela ne ferait que déplacer le problème vers le(s) carrefour(s) suivant(s).
Tenter de résoudre ces difficultés de circulation automobile, qui ne feront qu’aller en s’aggravant dans les prochaines années compte tenu du fort accroissement de la population et de l’insuffisance des transports publics, n’est vraiment pas chose aisée.
Je pense, mais je ne suis pas un professionnel de l’urbanisme, qu’il faut agir sur plusieurs fronts à la fois :
- lutter contre le “tout-automobile” (transports en commun, vélos électriques en location, immeubles de parkings payants et couverts à l’entrée de la ville, navettes gratuites dans le centre…)
- délocaliser certains services publics vers la périphérie, et développer la téléadministration
- lutter contre l’hyperconcentration sur Nouméa des inscriptions dans les établissements scolaires (les établissements de la périphérie n’ont “pas la cote”)
Je ne sais pourquoi, mais depuis longtemps déjà, j’ai dans l’idée qu’il vaudrait mieux défiscaliser la construction d’immeubles de parking, plutôt que celle d’immeubles de résidence ou de bureau, mais peut-être est-ce juste une chimère…
Bonjour Stéphane, j’aurai quelques difficultés à t’appeler mais je vais t’envoyer un courriel d’ici 24 à 36h (j’ai deux jours chargés devant moi).
Concernant Los Angeles, j’y vais justement bientôt au cours d’un voyage urbanistique, afin de voir si effectivement on peut parler d’erreur. L’école de Los Angeles est actuellement une des plus actives en urbanisme, cette école pense que le développement de Los Angeles, et plus généralement du sud de la Californie, est l’archétype des villes de demain… Ca vaut le coup d’aller voir ça sur place ! Mais j’irai aussi à Portland, Seattle et Vancouver, pour observer comment des villes ont, a priori, su prendre le virage d’un développement plus respectueux des autres et de l’environnement. A bientôt donc.
Marc, je ne sais pas si la défiscalisation est ou doit-être un outil de planification. En revanche, il me semble qu’une des meilleures façon de freiner le système automobile est de supprimer le “débarcadère” de cette dernière, c’est à dire les stationnements. Les villes suisses de Zurich, et surtout de Berne, ont appliqué de telles politiques avec courage (mais la démocratie presque participative de la Suisse permet peut-être, finalement, plus d’audace), et surtout avec succès, ces villes étant aujourd’hui peu dépendantes à l’automobile. Sans perdre de vue que nous parlons ici de villes riches, ces cas sont toutefois intéressants à observer. Aussi, remplacer, sans ajouter de places, voire en diminuant, les affreux parcs de stationnements en plein air par des silos de parkings payants (cher, comme à Zurich !) et éventuellement défiscalisés (pour motiver les investisseurs) dans le but de dissuader de l’utilisation de l’automobile, pourquoi pas ? Mais avant cela il faudra proposer des alternatives efficaces et accessibles à tous.
Merci pour vos encouragements.
François SERVE
Tu as les miens aussi, d’encouragements. Continue à nous éclairer de ton savoir en ce domaine.
Concernant ce problème de circulation, j’avais envoyé, il y a quelques mois, un mail à la mairie de Nouméa pour leur proposer de mettre en place des navettes (gratuites ou payantes à voir) depuis les péages de Koutio et Mont Dore. Aménager des parkings, mettre des bus toutes les 15 mn aux heures de pointes avec plusieurs arrêts dans Nouméa. Certes il faudra peut être marcher un peu…. pour rejoindre son boulot. mais un peu de sport ne fait pas de mal. Il y a de plus en plus de monde, de constructions (Koutio, Pointe de la Luzerne, Savannah, jusqu’à Païta) qui empreinte ces péages d’ou ces bouchons déjà au péage (courage, l’école reprend et nous y retournons..) … Il faut trouver une solution au plus vite… car dans quelques années, ou démarreront ces bouchons?? à Païta. Que pensez vous de mon idée, cela reduirait déjà énormement cette circulation non !!!
La mairie ne m’a jamais répondu… si qu’ils avaient bien recu mon message et que le service concernné ne tarderait pas à me répondre… La phrase type …
Aller sur ce, bon dimanche…
Bonjour Nicolo,
La solution que vous proposez est intéressante mais incomplète. Mettre en place des parcs de stationnement incitatifs (c’est à dire qui incitent la population à prendre les transports collectifs) et des navettes est une des pièces du puzzle. Une autre pièce pourrait être de réserver des voies pour ces navettes, car si elles sont aussi prises dans la congestion il y aura bien de chances pour que le quidam accepte de lâcher sa belle voiture et sa liberté pour partager une navette avec des inconnus. La liberté justement, comment concilier transports collectifs et liberté de mouvement ? Deux solutions, soit on augmente l’offre en transport urbain, soit on développe un service d’autopartage au centre-ville. Il s’agit d’adopter, je pense, un cocktail de mesures, et non de se confiner à une seule vision, et un seul acteur (la Ville de Nouméa).
Tous les partenaires du Grand Nouméa devront s’allier pour résoudre la problématique des déplacements propre à l’urbanisation: les collectivités, les bailleurs sociaux, les promoteurs privés, les syndicats, les riverains… C’est un vaste chantier, et pas le moins passionnant.
Bonne semaine.
François
PS: Et merci à cobalt57co pour son soutien. Mais je ne veux pas m’inscrire dans une position de “professeur” ce que je ne saurais être (je suis plus “élève” en ce moment). Surtout ce qui m’intéresse, ce sont vos opinions, la façon dont vous percevez les problématiques soulevées et les propositions de résolution apportées. Il me semble que dans le domaine de l’urbanisme, meilleur est l’échange entre la population et les concepteurs, meilleurs seront les projets urbains.